Cinq ans après l’instauration de l’état de siège dans les provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu, l’Assemblée nationale semble être engagée dans un exercice qui pourrait marquer un tournant dans l’appréciation de cette mesure exceptionnelle. À travers les travaux en cours, les députés nationaux cherchent à déterminer si les objectifs poursuivis depuis mai 2021 ont été atteints, alors que l’insécurité continue de faire des victimes dans plusieurs territoires de l’Est de la République Démocratique du Congo.
Cette dynamique parlementaire a été renforcée par l’interpellation initiée le 16 mai 2026 par Gratien Iracan contre le Vice-Premier ministre en charge de la Défense nationale. L’élu de Bunia estimait insuffisantes les réponses fournies à sa question écrite du 30 janvier 2026 sur la situation sécuritaire en Ituri et au Nord-Kivu. Son initiative est désormais intégrée au processus plus large d’évaluation de l’état de siège mené par la représentation nationale.
Au cœur des préoccupations figurent plusieurs questions essentielles : l’efficacité des opérations militaires conjointes menées par les FARDC et l’UPDF contre les groupes armés, la capacité des forces de sécurité à protéger les populations civiles, les résultats obtenus dans la lutte contre les ADF et d’autres mouvements armés, ainsi que les failles qui continuent de favoriser les attaques contre les civils. Pour une partie des élus, ces interrogations méritent des réponses appuyées sur des données concrètes plutôt que sur des appréciations générales.
La première audition du gouvernement, tenue le 02 juin dernier, a illustré cette exigence. Plusieurs députés ont considéré que les éléments présentés ne permettaient pas d’évaluer objectivement les performances de l’état de siège. Le manque d’indicateurs chiffrés, de comparaisons sur l’évolution de la situation sécuritaire et de statistiques vérifiables a été pointé comme l’une des principales limites de l’exercice. Cette réaction traduit une volonté de dépasser le débat politique pour s’appuyer sur des éléments mesurables.
L’enjeu est d’autant plus important que les violences persistent dans les zones historiquement affectées par les conflits. En Ituri, des territoires comme Djugu, Irumu et Mambasa continuent d’enregistrer des attaques meurtrières attribuées à différents groupes armés. Au Nord-Kivu, les défis sécuritaires demeurent multiples, entre les actions des ADF, la crise liée au M23 et la présence d’autres groupes armés locaux et étrangers. Plus inquiétant encore, l’insécurité semble progressivement toucher certaines zones des provinces de la Tshopo et du Haut-Uélé, laissant craindre une extension géographique de la menace.
L’évaluation en cours soulève également une question de fond : comment mesurer le succès ou l’échec de l’état de siège ? Pour ses défenseurs, cette mesure a permis de renforcer les opérations militaires, de récupérer certaines positions stratégiques et de limiter l’influence de plusieurs groupes armés dans certaines zones. Pour ses critiques, les résultats demeurent insuffisants au regard des sacrifices consentis et des attentes des populations, qui continuent de subir massacres, déplacements forcés et destructions de biens.
Dans ce contexte, la séance annoncée pour le 11 juin revêt une importance particulière. Le gouvernement est attendu avec des données précises, comparatives et vérifiables susceptibles d’éclairer les députés sur l’impact réel de l’état de siège. Les élus voudront notamment savoir si les indicateurs de sécurité se sont améliorés depuis 2021, combien de groupes armés ont été neutralisés, quelles zones ont été stabilisées et quels mécanismes sont envisagés pour mieux protéger les populations civiles.
Au-delà du débat institutionnel, cette évaluation répond à une attente forte des habitants de l’Est du pays. Pour de nombreuses communautés confrontées à l’insécurité depuis plusieurs années, la question n’est plus seulement celle de la prolongation ou non de l’état de siège, mais celle de son efficacité réelle. Les conclusions auxquelles parviendra l’Assemblée nationale pourraient ainsi influencer les futures orientations de la stratégie sécuritaire dans cette partie de la RDC.
L’exercice engagé par le Parlement apparaît donc comme une tentative de rapprocher le discours officiel de la réalité du terrain. Plus qu’un simple contrôle de l’action gouvernementale, il constitue un test de redevabilité dans un contexte où les populations attendent des résultats tangibles. Si les données réclamées permettent d’établir un diagnostic clair, cette évaluation pourrait ouvrir la voie à des ajustements majeurs de la politique sécuritaire dans l’Est du pays. À défaut, les interrogations sur l’efficacité de l’état de siège risquent de demeurer entières.
Joël Heri Budjo