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Nord-Kivu : Pourquoi les jeunes s’intéressent moins à l’agriculture ?

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Nord-Kivu : Pourquoi les jeunes s’intéressent moins à l’agriculture ?


Par Daudi AminCongoRassure/Nord-Kivu 

La province du Nord-Kivu, 59 483 km² , grâce à ses terres arables, regorge une potentialité énorme pour l’agriculture. Une grande partie de la population de cette province pratique l’agriculture depuis plusieurs décennies. C’est une activité étroitement liée à l’identité et à la coutume de plusieurs tribus du Kivu. Si cette agriculture est bien organisée, le Nord-Kivu, pourra facilement nourrir toute la République Démocratique du Congo, et même, exporter ses produits vers quelques pays limitrophes. Mais depuis un temps, il s’observe un problème, qui à la longue pourra paralyser l’économie régionale : Les jeunes se désintéressent de plus en plus de l’agriculture!
Expériences personnelles

« Ayant grandi à la campagne de kibati dans le territoire de Nyiragongo, le travail à la ferme ou au champ était une punition. Même à l’école, nous faisions des travaux champêtres si par malheur nous avions fait une bêtise. À la maison, nous faisions la cueillette de café et de thé après la pluie. Avec toutes ces expériences, rien ne m’aurait motivé à choisir pour mes études une formation ayant un quelconque lien avec l’agriculture. Avec le temps, je commence à penser autrement et aujourd’hui je suis une personne différente » témoigne John Munyamfura, 26 ans, vivant dans le territoire de Nyiragongo, au Nord de la ville de Goma dans la province du Nord-Kivu.

Tout comme John, d’autres jeunes de la province du Nord-Kivu se désintéressent de plus en plus des formations et professions agricoles ainsi que toutes les activités en rapport avec l’agriculture.

D’habitude, les étudiants entrant nouvellement dans les universités publiques au Nord-Kivu ont la possibilité de choisir des cours « archaïques » dans le domaine de l’agriculture, disponibles pour ceux ou celles qui ont réussi à leurs examens avec des notes passables. Mais là également on assiste à peu d’enthousiasme, personne n’est tentée et les candidatures se font rares.

Lajoie Kavira nous explique que ses parents payent ses études grâce à l’agriculture mais qu’au vu de leur qualité de vie, rien ne la tente. «  Mes parents sont des agriculteurs. Depuis que j’ai commencé mes etudes, ils les payent et celles de mes frères grâce à ce qu’ils gagnent. Mais Dieu seul sait combien il nous est difficile de relier les deux bouts du mois ou encore combien des nuits nous dormons ventres creux. Je crois que c’est une bonne raison de faire autre chose, un petit commerce par exemple. Donnez-moi juste un nom d’une seule personne qui s’en sort très bien dans la vie, dans cette province, grâce à l’agriculture. Je n’en connais pas personnellement »  déclare l’étudiante en économie.

Origène, 22 ans, vivant en ville de Beni avance de son côté une toute autre raison. « Mes deux frères ne sont jamais revenus du champ où ils étaient partis en Novembre 2019. Plus tard nous avons reçu la nouvelle qu’ils avaient été kidnappés par des ADF. Et depuis nous sommes sans nouvelles. Dites moi avec ça comment pourrais-je encore faire le champ? J’aime beaucoup les travaux champêtres mais la situation sécuritaire ne me permet pas de les faire. Pour l’instant je préfère rester en vie, faire le taxi et aider ma mère qui a perdu deux fils » indique t-il.

« Désintéressée ? Non, je ne le suis pas. Je ne sais juste rien de l’agriculture. Si je trouve quelqu’un qui m’apprend comment ça se fait, je suis disposée à apprendre » explique Aline 20 ans, vivant dans la ville de Butembo. Avant d’indiquer, qu’elle s’est rendue compte que c’est un secteur qu’elle pense très important et qui reste sous exploité. «Quand je bois du jus venu de l’Afrique du Sud, je me demande comment faire avec les fruits que nous avons à Maboya! Comment arriver à produire une quantité industrielle et suivre toute la chaîne jusqu’à un produit fini. C’est ça que j’aimerai apprendre. Dans le cas contraire je laisse le domaine aux autres » déclare la jeune fille.

Le rôle des médias

Les médias n’ont pas été non plus d’une grande assistance. Des images négatives de familles très pauvres vivant de l’agriculture, des informations faisant état des paysans non payés, d’une gestion post-récolte calamiteuse avec des céréales et des fruits pourris, dominent les reportages sur l’agriculture. Ou alors, les médias restent aphones sur le sujet et priorisent la politique, qui généralement domine l’actualité au Congo-Kinshasa. Résultat: beaucoup des jeunes s’intéressent maintenant de plus en plus à la politique et de moins en moins aux activités génératrices des revenus comme l’agriculture, et ne cherchent plus l’équilibre entre les deux. Et au final, la façon de communiquer des médias finit par avoir un impact négatif sur la perception des jeunes des travaux agricoles.

Problème des subventions

La déclaration de Malabo de l’Union Africaine, qui fixe les objectifs du secteur agricole pour 2025, appelle à la création d’emplois dans le secteur en faveur d’au moins 30% de jeunes. Cependant, l’investissement pour appuyer les compétences, les connaissances, les emplois et le financement en faveur de ces jeunes, en particulier ceux et celles des zones rurales, fait encore défaut.

Pourtant dans plusieurs territoires de la province du Nord-Kivu, l’agriculture est la principale source de revenu et de subsistance pour plus de 70% de la population adulte. Ce secteur représente également plus de 40% de la population active totale de la province. Malgré son potentiel de création d’emplois, la population grandissante des jeunes ne s’y intéresse pas en raison, notamment, de la charge de travail et de la modicité des rémunérations générées liée à la faible productivité.

Des chiffres inquiétants

En territoire de Masisi par exemple, le taux de chômage des jeunes est presque quatre fois supérieur à la moyenne de la province. Selon le conseil territorial, 62% des jeunes âgés de 15 à 35 ans sont au chômage et 60% d’entre eux n’ont jamais occupé un emploi. C’est pourtant une région très riche en terres arables et dont le climat est naturellement favorable à plusieurs cultures.
Même scénario en territoire de Walikale où la plupart des jeunes préfèrent travailler dans des mines artisanales que de faire l’agriculture pour gagner leurs vies.

Que prévoit le gouvernement

L’inclusion, l’implication et, plus important encore, la rétention des jeunes dans le secteur agricole restent donc des sujets d’actualité au Nord-Kivu. Le président de la République Félix Tshisekedi en fait même une préoccupation et le gouvernement central n’est pas resté silencieux sur la question. Le sixième pilier du programme du gouvernement de l’Union Sacrée pour la Nation prévoit l’amélioration du climat des affaires et la promotion de l’entrepreneuriat et de la classe moyenne. L’axe 34 du septième pilier du même programme prévoit à son tour la redynamisation de l’agriculture vivrière, industrielle et pérenne ainsi que de la pêche et de l’élevage et l’axe 36, la promotion du paysannat par la constitution de coopératives agricoles

Plusieurs jeunes estiment que les emplois du secteur agricole sont pénibles, peu gratifiants et demandent beaucoup de patience, ce qui manque à la présente génération. Plusieurs initiatives agricoles destinées aux jeunes ont été créées pour corriger cette lacune, mais un bon nombre n’a pas pu atteindre les résultats escomptés. Il serait judicieux que les autorités travaillent sur les failles afin de ne pas répéter les mêmes erreurs.

Quelles sont les solutions

Selon des estimations de la Banque mondiale, le secteur de la logistique agroalimentaire en Afrique devrait mobiliser environ un milliard de USD d’ici 2030. Ce secteur joue un rôle clé dans la transformation agricole à travers le développement de la chaîne de valeur agricole. .

Il est triste de constater que les prestataires des services financiers hésitent encore à offrir du financement aux jeunes les qualifiant de groupe à risque. Ceci doit normalement changer pour encourager cette catégorie de la population à s’intéresser d’avantage à l’agriculture. Les banques doivent cesser d’offrir des produits classiques avec une approche traditionnelle et doivent étudier et comprendre les opportunités qu’offre le financement au niveau des chaînes des valeurs agricoles. L’absence d’adéquation entre la perception des prestataires de services financiers et l’aspiration des jeunes, doit être aussi résolue afin de mettre fin à l’exclusion des jeunes du financement des activités agricoles.

In fine, les enquêtes menées par Congorassure auprès des petits exploitants indiquent que les jeunes des zones rurales épargnent deux à cinq fois plus que leurs aînés. Ces épargnes représentent quatre à cinq fois le montant emprunté auprès de différentes sources. Ces statistiques sont la confirmation que les jeunes peuvent et doivent être impliqués dans la transformation du secteur agricole. Il suffit juste que les gouvernants ramènent la sécurité et la paix dans les zones agricoles où les rebelles et terroristes vivent en roitelets, qu’ils rendent le secteur agricole attrayant en prévoyant des subventions et en encourageant les banques à faire des emprunts aux jeunes.

Il faudra également que les communications sur les opportunités qu’offre l’agriculture soient accentuées et que des petits centres de formation soient ouverts dans plusieurs agglomérations du Nord-Kivu pour faciliter la tâche à ceux qui veulent se lancer.

Le ministère de l’enseignement primaire secondaire et technique doit également à son tour insérer quelques cours sur l’agriculture dans le programme scolaire.

Mais au-delà de tout, une politique agricole claire et précise devra être définie par le ministre national de l’agriculture et partagée à tous les congolais.

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