Le 15 octobre 2014, les quartiers de Ngadi et le village de Kadou étaient frappés par une attaque meurtrière attribuée aux ADF. Trente civils ont été tués selon le bilan communiqué à l’époque par des sources médicales citées par la MONUSCO. Douze ans plus tard, le souvenir de cette nuit tragique reste associé à une longue succession de massacres, de déplacements de populations, d’enlèvements et de demandes de justice dans la région de Beni.
Mais le temps n’a pas effacé les traces de cette tragédie. Dans cette ville de l'est de la RDC, le 15 octobre n’est pas seulement une date inscrite dans le calendrier. C’est un symbole de deuil, de souffrance et de résistance d’une population confrontée, pendant des années, à des violences répétées.
Pour de nombreuses familles, la question reste entière : combien de temps faudra-t-il encore attendre avant de vivre sans craindre une nouvelle attaque ?
Ngadi, la nuit où tout a basculé
Le mercredi 15 octobre 2014, aux environs de 20 heures, des hommes armés ont attaqué le quartier de Ngadi, dans la commune de Ruwenzori, à Beni. Les assaillants se sont ensuite dirigés vers le village de Kadou, où d’autres civils ont été tués.
Selon le compte rendu publié le 17 octobre 2014 par la Mission de l’Organisation des Nations-Unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (MONUSCO), les premiers témoignages faisaient état d’une douzaine de victimes à Ngadi et de plus d’une douzaine à Kadou. Le bilan a ensuite été porté à 30 morts, à la suite du décès de plusieurs blessés a côté des plusieurs autres bilans controversés de plusieurs dizaines des morts.
Les victimes avaient été tuées par balles et à la machette, selon les informations médicales rapportées par la mission onusienne et des témoins oculaires et certains rescapés de ce massacre. Les assaillants étaient alors soupçonnés d’appartenir aux Forces démocratiques alliées (ADF), un groupe armé d’origine ougandaise actif dans la région.
Cette attaque n’était pourtant pas un événement isolé. Quelques jours auparavant, des assaillants présumés ADF avaient déjà tué une dizaine de civils dans la ville d’Oïcha, alors commune.
La violence qui s’abattait sur Beni s’inscrivait ainsi dans une dynamique plus large d’attaques contre les populations civiles, dans un contexte d’opérations militaires contre les ADF.
Les semaines qui ont suivi le massacre de Ngadi ont plongé le territoire de Beni dans une nouvelle phase de violences.
Des attaques ont été signalées dans plusieurs localités, notamment à Oicha, Eringeti, Mbau et dans d’autres villages de la région. Les civils ont été tués à l’arme blanche ou par balles. Des maisons ont été incendiées, des biens pillés et des habitants contraints de fuir.
Dans son rapport publié en mai 2015, le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme (BCNUDH) a documenté les violations commises par des combattants des ADF entre le 1er octobre et le 31 décembre 2014.
À l’issue de treize missions d’enquête menées entre octobre 2014 et janvier 2015, le BCNUDH a confirmé l’exécution sommaire d’au moins 237 civils, dont 65 femmes et 35 enfants. Le rapport recensait également 47 civils blessés, deux victimes de viol, au moins 20 personnes enlevées, ainsi que le recrutement d’enfants et la destruction de dizaines de maisons. Trente-cinq villages auraient été visés par des attaques durant cette période.
Ces chiffres donnent la mesure de la gravité des premières semaines de cette crise. Ils montrent surtout que le massacre du 15 octobre ne représentait que le début d’une série d’atrocités qui allaient durablement bouleverser la vie des habitants.
2015-2016 : la peur s’installe, les massacres se poursuivent
Au fil des mois, les attaques se sont multipliées dans le territoire de Beni. Les habitants ont vécu au rythme des alertes, des enterrements et des déplacements précipités.
Les champs, les villages et les axes routiers sont devenus des lieux de vulnérabilité pour les populations. Des familles ont abandonné leurs habitations, tandis que d’autres se sont rapprochées des centres urbains ou des routes principales pour tenter de se protéger.
Le 13 août 2016, le quartier de Rwangoma, dans la ville de Beni, a été frappé par une attaque particulièrement meurtrière. Au moins 40 personnes ont été tuées, selon Human Rights Watch, malgré la présence de militaires congolais et de Casques bleus dans la région.
Dans un bilan publié en octobre 2016, l’organisation de défense des droits humains estimait qu’au moins 680 civils avaient été tués lors d’au moins 120 attaques dans le territoire de Beni depuis octobre 2014. Elle avertissait que le nombre réel de victimes pouvait être plus élevé.
Au-delà des pertes humaines, ces violences ont nourri une profonde défiance au sein de la population. Des habitants ont dénoncé les défaillances de la protection des civils et réclamé des réponses concrètes aux autorités congolaises ainsi qu’aux forces internationales présentes dans la région.
La question de la responsabilité des auteurs et des éventuelles complicités a également pris une place importante dans le débat public.
Human Rights Watch soulignait alors que, si les autorités Congolaises et des responsables onusiens attribuaient les attaques aux ADF, ses propres recherches et d’autres travaux avaient également soulevé des interrogations sur l’implication possible d’autres groupes armés et de certains officiers de l’armée dans certains massacres. L’organisation appelait à des enquêtes crédibles permettant d’établir les responsabilités.
Des villages abandonnés, des enfants privés d’avenir
Derrière les bilans chiffrés se trouvent des histoires humaines qui continuent de peser sur la vie quotidienne des survivants.
À Ngadi, l’un des quartiers directement touchés par le massacre du 15 octobre 2014, les conséquences étaient toujours visibles six ans après.
Dans un reportage publié le 15 octobre 2020, Radio Okapi rapportait que certains habitants n’étaient toujours pas rentrés chez eux. Au moins 50 enfants devenus orphelins à la suite des massacres étaient alors signalés comme privés d’assistance.
Le quartier avait également perdu une partie de ses infrastructures sociales : l’une de ses trois écoles avait été abandonnée et l’unique dispensaire encore en activité fonctionnait difficilement, après la fermeture d’un autre centre de santé.
Ces conséquences illustrent une dimension souvent moins visible des massacres : la destruction progressive des conditions nécessaires à une vie normale.
Lorsqu’un parent est tué, ce ne sont pas seulement des vies qui disparaissent. Ce sont aussi des revenus familiaux qui s’effondrent, des enfants dont la scolarité est compromise et des foyers qui perdent leurs principaux moyens de subsistance.
Lorsqu’un village est abandonné, ce sont les champs qui ne sont plus cultivés, les commerces qui ferment et les solidarités communautaires qui se fragilisent.
Pour les survivants, la fin d’une attaque ne signifie donc pas nécessairement la fin de la souffrance.
De la mémoire à la revendication de justice
Au fil des anniversaires, les habitants de Beni et les mouvements citoyens ont fait de la commémoration du 15 octobre un moment de mémoire, mais aussi de revendication.
Le 15 octobre 2020, les mouvements citoyens « Je suis Beni » et la Lutte pour le changement (LUCHA) avaient organisé des manifestations pacifiques pour réclamer la justice pour les victimes, des réparations pour leurs familles et la fin des tueries.
Les militants dénonçaient notamment l’absence de réparations pour les proches des personnes tuées et demandaient que les auteurs des massacres répondent de leurs actes devant la justice.
En octobre 2022, des jeunes de Beni ont lancé un projet de construction d’un mausolée destiné à préserver la mémoire des victimes des massacres de 2014. L’initiative visait notamment à protéger le site où des victimes avaient été inhumées et à empêcher que cet espace mémoriel ne tombe dans l’oubli.
En octobre 2023, un monument dénommé « Monument du 15 octobre » a été inauguré à Ngadi, à l’initiative de la communauté locale.
Pour ses promoteurs, il s’agissait de matérialiser le souvenir des premières victimes et de transmettre leur mémoire aux générations futures. À cette occasion, les habitants ont également renouvelé leur demande de paix et de stabilité, afin de pouvoir regagner leurs milieux d’origine.
Ces initiatives traduisent une volonté de ne pas laisser les victimes disparaître une seconde fois dans l’oubli.
Mais la mémoire ne saurait remplacer la justice. Elle rappelle, au contraire, la nécessité de documenter les crimes, d’identifier les responsables, d’accompagner les survivants et de garantir aux familles un accès effectif aux mécanismes judiciaires.
Douze ans après, le deuil d’une population
Le 15 octobre 2026 marque le douzième anniversaire du massacre de Ngadi et Kadu.
En douze ans, la mémoire de cette nuit s’est mêlée à celle de nombreuses autres attaques qui ont endeuillé Beni et ses environs. Le nom de Ngadi reste associé au début d’une longue période de violences dont les conséquences humaines, sociales et économiques ont profondément marqué la région.
L’histoire de Beni ne se résume toutefois pas à une succession de bilans macabres. Elle est aussi celle des familles qui ont continué à vivre malgré les pertes, des habitants qui ont tenté de reconstruire leurs maisons, des jeunes qui ont défendu la mémoire des victimes et des communautés qui ont refusé de renoncer à l’espoir d’un retour durable à la paix.
Le monument érigé à Ngadi porte cette mémoire. Il rappelle les noms et les visages que les statistiques ne peuvent restituer, même lorsque les identités de toutes les victimes ne sont pas connues ou publiquement documentées.
Pour les survivants, chaque anniversaire ravive les souvenirs d’une nuit qui a bouleversé leur existence. Pour les générations qui n’ont pas connu directement ces événements, il constitue un avertissement sur le prix de l’insécurité et les conséquences de l’impunité.
Douze ans après, se souvenir de Ngadi et de Kadu, c’est rappeler que les victimes de Beni ne réclament pas seulement des cérémonies commémoratives. Elles méritent la vérité sur les crimes commis, la justice pour les responsables, une assistance pour les survivants et des garanties concrètes de protection des populations civiles.
Car, dans une région qui a payé un lourd tribut à la violence, la paix ne peut se mesurer uniquement à l’absence momentanée de coups de feu. Elle doit aussi se traduire par la possibilité, pour chaque habitant, de dormir sans peur, de cultiver son champ, d’envoyer ses enfants à l’école et de rentrer chez lui sans craindre de ne jamais revoir les siens.
Le 15 octobre demeure ainsi bien plus qu’une date de commémoration : c’est le rappel d’une dette de vérité, de justice et de sécurité envers les victimes de Beni.
Diddy Mastaki