Ce qui n’était au départ qu’une plaisanterie de Kylian Mbappé sur un photomontage le représentant sous les traits de Mao Zedong s’est transformé en une controverse internationale. Contrats publicitaires rompus, retransmissions suspendues, appels au boycott. Malgré les excuses de l’attaquant français et du Real Madrid, la presse chinoise dénonce désormais une politique du « deux poids, deux mesures ».
Il aura suffi de quelques secondes, d’un sourire et d’une référence historique pour provoquer une tempête à plus de 8 000 kilomètres de Madrid. Kylian Mbappé, habitué à faire trembler les défenses adverses, se retrouve cette fois au centre d’une polémique dont les conséquences dépassent largement les terrains de football.
En Chine, une séquence vidéo dans laquelle la star du Real Madrid évoque un montage humoristique le représentant en Mao Zedong a déclenché une vague d’indignation. En quelques jours, plusieurs grandes entreprises chinoises ont rompu leurs partenariats avec le joueur, tandis que des diffuseurs ont suspendu la retransmission de rencontres du championnat espagnol. Et désormais, c’est le Real Madrid lui-même qui se retrouve dans le viseur des médias chinois.
Une plaisanterie qui vire à l’incident international
Tout commence avec un extrait de l’émission française The Bridge, dans lequel Kylian Mbappé est interrogé sur les caricatures de lui circulant sur Internet. Le capitaine des Bleus évoque alors, sur le ton de l’humour, un photomontage qui l’avait particulièrement amusé : son visage superposé à celui d’un homme qu’il présente comme un « dictateur chinois ». L’image fait référence à Mao Zedong, fondateur de la République populaire de Chine en 1949 et figure centrale de l’histoire politique du pays.
La séquence, enregistrée plusieurs mois auparavant, refait surface le 26 octobre 2026. Elle se propage rapidement sur les réseaux sociaux chinois, où elle provoque une réaction particulièrement virulente.
Pour comprendre l’ampleur de la controverse, il faut mesurer la place qu’occupe Mao Zedong dans la mémoire officielle chinoise. Si son héritage reste marqué par des politiques responsables de millions de morts, il demeure présenté par le pouvoir comme l’une des grandes figures fondatrices de la Chine contemporaine. Dans ce contexte, une plaisanterie perçue comme une moquerie à son encontre dépasse rapidement le cadre du divertissement. Ce que Mbappé considérait comme une forme d’autodérision est de ce fait interprété par une partie de l’opinion chinoise comme une offense à l’histoire nationale.
De Mobutu à Mao : quand l’humour footballistique rencontre l’histoire politique
L’épisode présente une résonance particulière pour le public africain.
Depuis plusieurs années, Kylian Mbappé fait l’objet de caricatures le représentant sous les traits de dirigeants autoritaires, une manière pour certains internautes de se moquer de l’influence considérable qu’on lui prêtait au Paris Saint-Germain, notamment après sa prolongation de contrat en 2022.
Parmi les figures utilisées dans ces montages apparaît notamment Mobutu Sese Seko, l’ancien président du Zaïre, aujourd’hui République démocratique du Congo, qui a dirigé le pays de 1965 à 1997.
Le surnom « Mobutu » a même été repris par son coéquipier Ousmane Dembélé, dans une plaisanterie entre internationaux français. Mbappé avait d’ailleurs déjà reconnu le caractère ambigu de ces comparaisons, estimant que certaines pouvaient faire sourire tout en banalisant les souffrances provoquées par les régimes autoritaires. Mais en passant de Mobutu à Mao, la plaisanterie a changé de dimension. Elle s’est heurtée à la sensibilité d’une puissance mondiale disposant de moyens économiques et politiques considérables.
Pékin frappe au portefeuille
La réaction chinoise ne s’est pas limitée aux déclarations d’indignation.
Dès le 27 octobre, plusieurs entreprises, dont le groupe de boissons Dongpeng et les acteurs laitiers Mengniu et Milkground, annoncent la fin de leurs collaborations commerciales avec l’attaquant français.
Sur les plateformes numériques chinoises, les comptes du joueur font également l’objet de restrictions. Plus spectaculaire encore, les retransmissions de rencontres de Liga sont perturbées. La plateforme publique Migu ne prévoit notamment pas de diffuser le match du Real Madrid face au Racing Santander, programmé le 1er novembre.
Pour le football espagnol, l’alerte est sérieuse.
La Chine représente un marché stratégique pour le Real Madrid, tant en matière de droits audiovisuels que de commercialisation de maillots, de contrats publicitaires et de développement international. Le club madrilène y dispose d’une importante communauté de supporters, dont la fidélité contribue à son rayonnement commercial.
Les ruptures de contrats déjà annoncées concernent directement Mbappé. En revanche, l’ampleur des pertes que pourrait subir le Real Madrid reste difficile à chiffrer.
Le Real Madrid accusé de « deux poids, deux mesures »
Face à l’ampleur de la crise, Kylian Mbappé présente publiquement ses excuses le 27 octobre, reconnaissant le caractère maladroit de ses propos et affirmant son respect pour le peuple chinois et son histoire.
La Liga lui emboîte le pas.
Le Real Madrid, en revanche, attend le 28 octobre pour publier son propre communiqué, soit près de deux jours après le déclenchement de la polémique. Le club y présente ses excuses au peuple chinois et réaffirme son respect pour la culture, l’histoire et les citoyens du pays. Mais cette prise de position ne suffit pas à apaiser toutes les critiques.
Selon plusieurs comptes rendus de la presse sportive, des médias chinois reprochent au géant espagnol d’avoir tardé à réagir. Certains établissent un parallèle avec les prises de position publiques du Real Madrid lorsque son attaquant brésilien Vinicius Junior a dénoncé des insultes racistes.
En février 2026, après les accusations de racisme survenues lors d’une rencontre de Ligue des champions face au Benfica Lisbonne, le club madrilène avait publiquement apporté son soutien au joueur et collaboré à l’enquête de l’UEFA.
Pour les critiques chinoises, la différence de traitement alimente le soupçon d’une indignation sélective.
La comparaison mérite néanmoins d’être nuancée. Dans le cas de Vinicius, le Real Madrid défendait un joueur se présentant comme victime de discrimination. Dans celui de Mbappé, il lui était demandé de répondre des propos controversés de l’un de ses propres salariés.
Quand le football devient un instrument de pression
L’incident illustre une réalité de plus en plus difficile à ignorer. Les grandes institutions sportives internationales ne peuvent plus dissocier totalement leurs activités commerciales des sensibilités politiques des marchés dans lesquels elles investissent.
La Chine, deuxième économie mondiale, représente une formidable opportunité pour les grandes marques sportives. Mais cette ouverture s’accompagne d’exigences importantes lorsqu’il est question de souveraineté, d’histoire nationale ou de personnalités politiques. L’affaire Mbappé rappelle ainsi les tensions qui avaient opposé la NBA à Pékin en 2019, après des déclarations liées à Hong Kong. Cette fois, le football espagnol tente d’éviter une crise prolongée.
Javier Tebas, président de la Liga, a rencontré l’ambassadeur de Chine en Espagne, Yao Jing, dans une démarche destinée à limiter les répercussions de la polémique.
Du côté de Pékin, le ministère des Affaires étrangères a indiqué le 28 octobre prendre les excuses du joueur au sérieux. Un signal d’ouverture, mais pas nécessairement la garantie d’un retour immédiat à la normale.
Le 29 octobre, Philippe Diallo, président de la Fédération française de football, a pour sa part estimé que le capitaine des Bleus devait pouvoir tourner la page après ses excuses.
Rédaction