Il voulait être le procureur permanent de X. Paul Kagame vient de lui rappeler, devant les caméras, qu’il n’était pas propriétaire des faits. Olivier Nduhungirehe, ministre rwandais des Affaires étrangères, grand distributeur de leçons sur les réseaux sociaux, prompt à reprendre journalistes, diplomates, responsables et officiels congolais et plus largement quiconque développe un narratif différent de celui de Kigali vient de recevoir une correction publique particulièrement embarrassante.
Elle ne vient ni de Kinshasa, ni d’un journaliste congolais, ni d’un opposant rwandais. Elle vient de Paul Kagame lui-même.
Le 24 août, devant des journalistes, des influenceurs et des créateurs de contenus africains réunis à Kigali pour une conférence de presse, le président rwandais a choisi de revenir personnellement sur la querelle ayant opposé son ministre à Scovia Mutesi, figure bien installée du paysage médiatique rwandais.
Kagame aurait pu protéger son ministre, refermer l’incident ou laisser les deux protagonistes solder cette polémique née sur les réseaux sociaux. Il a choisi une autre voie : exposer publiquement Nduhungirehe et lui administrer une leçon.
La phrase est particulièrement lourde : « Olivier does not have a monopoly of facts », autrement dit : Olivier n’a pas le monopole des faits.
Et comme si cela ne suffisait pas, Kagame a estimé que Scovia Mutesi n’avait pas à présenter les excuses qu’elle avait formulées. Selon lui, c’était plutôt Nduhungirehe qui aurait dû s’excuser, qualifiant même l’affaire d’« absolute nonsense ».
Le « ministre des réseaux sociaux » rattrapé par son propre président
Voilà donc le ministre que Patrick Muyaya Katembwe, ministre congolais de la Communication et des Médias et porte-parole du gouvernement de la République démocratique du Congo, avait depuis longtemps affublé d’un sobriquet devenu presque une définition : le « ministre des réseaux sociaux ».
La formule avait certes une part de moquerie, mais elle visait surtout un travers plus profond. À force de répondre à tout, de corriger tout le monde, de polémiquer avec des journalistes, de distribuer les brevets de vérité et de mensonge et de transformer parfois la diplomatie en prolongement d’un compte X, Nduhungirehe a fini par réduire lui-même la hauteur de sa fonction.
Ce que ses adversaires lui reprochaient hier, son propre président vient aujourd’hui de l’illustrer : une fonction ministérielle ne confère ni la propriété des faits ni le privilège de décider seul de la vérité.
Un rappel à l’ordre qui n’est pas sans précédent
Ce rappel à l’ordre n’est d’ailleurs pas sans précédent.
Le 9 avril 2020, Olivier Nduhungirehe, alors ministre d’État aux Affaires étrangères chargé de la Communauté d’Afrique de l’Est, avait été limogé par Paul Kagame. Le communiqué de la Primature rwandaise lui reprochait d’avoir « constamment agi sur la base d’opinions personnelles plutôt que des politiques du Gouvernement ».
Son éviction était intervenue dans une période où il avait notamment évoqué, dans le contexte des commémorations de 1994, les Tutsi mais aussi les Hutu modérés comme victimes du génocide.
L’épisode montrait déjà jusqu’où pouvait aller l’autonomie d’un responsable rwandais lorsque ses positions ou ses initiatives s’écartaient de la ligne privilégiée par Kigali.
Quatre ans plus tard, Nduhungirehe a été réhabilité, rappelé au cœur de l’appareil diplomatique et finalement installé à la tête des Affaires étrangères.
Son parcours reste pourtant révélateur. Hutu, issu d’une formation distincte du FPR et progressivement réintégré au cœur du système, il peut aussi servir à projeter l’image d’une unité nationale accomplie et d’une cohésion ayant dépassé les anciennes fractures.
Mais la diversité des profils ne signifie pas nécessairement pluralité du pouvoir.
Nduhungirehe peut être promu, occuper l’une des fonctions les plus prestigieuses de l’État et défendre Kigali avec un zèle considérable. Il peut aussi être limogé, réhabilité puis publiquement corrigé lorsque Kagame le décide.
À Kigali, on peut entrer dans le système sans jamais entrer dans le cercle où se décide le système.
Scovia Mutesi, une journaliste loin d’être une opposante au pouvoir
C’est sous cet éclairage que la séquence avec Scovia Mutesi prend toute sa portée.
Lorsqu’elle rappelle qu’elle avait fini par présenter ses excuses, cela aurait pu refermer l’affaire et offrir au ministre une porte de sortie honorable. Kagame refuse cette sortie : pourquoi s’était-elle excusée ? Elle n’avait pas à le faire. C’était, selon lui, au ministre de présenter des excuses.
Celui qui pensait avoir corrigé une journaliste devient ainsi celui que son propre président corrige publiquement. Celui qui invoquait l’autorité de sa fonction se voit rappeler que son titre ne lui confère aucun privilège particulier sur la vérité.
Mais Scovia Mutesi n’est pas pour autant la journaliste idéale pour servir de preuve à l’existence d’une presse libre et indépendante au Rwanda.
Présidente depuis novembre 2024 de la Rwanda Media Commission, l’organe d’autorégulation des médias rwandais, équivalent de l’UNPC en RDC, fondatrice de Mama Urwagasabo et personnalité particulièrement bien installée dans un paysage médiatique favorable au FPR, elle se situe au cœur du système médiatique rwandais beaucoup plus qu’à sa périphérie critique.
Une dimension politique qui dépasse la simple querelle
Nduhungirehe est Hutu ; Scovia Mutesi est Tutsi. Cela n’explique évidemment pas tout, et réduire l’épisode à cette seule donnée serait intellectuellement pauvre.
Cette dimension appartient néanmoins au contexte politique rwandais et mérite d’être prise en compte dans la lecture des rapports de pouvoir, des réseaux de confiance et des mécanismes de cooptation qui structurent le système.
Ce qui frappe surtout est le contraste des trajectoires.
Après avoir été sanctionné en 2020, dans les termes mêmes de la Primature, pour avoir agi sur la base d’opinions personnelles plutôt que des politiques du gouvernement, Nduhungirehe est revenu au centre du pouvoir en devenant l’un de ses défenseurs les plus zélés.
Son agressivité numérique, sa volonté de répondre à tout et sa surenchère permanente dans la défense de Kigali peuvent aussi se lire comme une démonstration constante de cette loyauté retrouvée.
Mais à Kigali, le zèle ne vous rend pas l’égal du maître.
Kagame, nouveau défenseur de la presse ?
Il serait donc naïf de regarder cette scène comme une soudaine conversion démocratique de Paul Kagame.
Kagame n’est devenu ni Voltaire ni le saint patron des journalistes.
Ce qu’il vient de faire lui procure, au contraire, un bénéfice politique considérable.
Devant des journalistes rwandais, des médias internationaux, des influenceurs et des créateurs de contenus africains, il peut apparaître comme un chef suffisamment sûr de lui pour contredire son propre ministre, défendre le droit d’une journaliste à vérifier une information et rappeler qu’une autorité publique ne détient pas la vérité par décret.
Belle scène. Belle image. Magnifique publicité pour la liberté de la presse rwandaise.
Il manque seulement un détail : le Rwanda réel.
Selon les données citées dans cette tribune, Reporters sans frontières classe encore le Rwanda, en 2026, au 139e rang sur 180 et décrit un espace médiatique fortement contrôlé. Freedom House classe de son côté le pays « Not Free » et lui attribue 0 sur 4 à la question de l’existence de médias libres et indépendants.
Kagame, défenseur de la presse ?
Le costume est élégant. Les mensurations correspondent beaucoup moins.
Quand le pouvoir transforme la contradiction en spectacle
Kagame peut se permettre ce luxe parce qu’il est suffisamment dominant pour jouer l’arbitre d’une liberté dont il fixe lui-même les limites.
Il peut laisser parler, contredire son ministre, protéger une journaliste, donner l’impression que chacun peut s’exprimer et, dans le même mouvement, rappeler à toute la salle qui dispose du dernier mot.
Le pouvoir n’est pas nécessairement affaibli par cette contradiction : il peut l’absorber, la mettre en scène et en tirer un bénéfice politique.
Et dans cette représentation, quelqu’un devait payer le prix du spectacle.
Ce fut Olivier Nduhungirehe.
Kagame voulait montrer qu’un ministre pouvait être contesté ? Olivier a servi.
Il voulait montrer qu’une journaliste pouvait avoir raison face au pouvoir ? Olivier a servi.
Il voulait apparaître comme protecteur des médias devant un public africain ? Olivier a encore servi.
Au bout de l’exercice, le chef de la diplomatie rwandaise ressemble moins à un puissant ministre qu’à un collaborateur dont Kagame peut, quand il le souhaite, rappeler publiquement les limites.
« Olivier does not have a monopoly of facts »
Voilà pourquoi cette formule risque de lui coller longtemps à la peau.
Chaque fois qu’il décrétera qu’une version est fausse, chaque fois qu’il engagera une nouvelle bataille numérique pour imposer le récit de Kigali, il suffira peut-être de lui opposer les propres mots de Paul Kagame :
« Olivier does not have a monopoly of facts. »
Olivier n’a pas le monopole des faits.
Mais au-delà d’Olivier, l’épisode révèle surtout quelque chose du système lui-même.
Un pouvoir suffisamment sûr de sa domination peut transformer ses contradictions en spectacle, ses relais en contradicteurs de circonstance et ses symboles de pluralisme en accessoires de légitimation.
La scène change, les rôles changent, les protagonistes se répondent, s’excusent, se défendent et se corrigent. Mais celui qui distribue les rôles reste le même.
C’est cela, au fond, l’empire du mensonge et du spectacle : un univers où la contradiction peut elle-même devenir un instrument de communication, où la diversité affichée ne signifie pas nécessairement pluralité du pouvoir et où celui qui organise la scène entend toujours conserver le dernier mot sur ce qui doit être tenu pour vrai.
Nous connaissons désormais les jeux et les joueurs.
Des hommes politiques comme Patrick Muyaya nous ont aidés à décoder leurs méthodes, leurs artifices et leurs mises en scène.
Nous n’avons plus le droit de nous faire berner.
Maître Prince Lukeka
Analyste des questions politiques et sécuritaires dans la région des Grands Lacs