Dans la chefferie des Babila-Babombi, au Sud-Ouest de l’Ituri, l’insécurité ne constitue plus l’unique préoccupation des populations. Aux attaques attribuées aux combattants des Forces démocratiques alliées (ADF) s’ajoutent les déplacements, les tracasseries sur les axes routiers et les difficultés liées à la riposte contre Ebola. Une accumulation de crises qui fragilise davantage les communautés rurales.
Des représentants de la population de cette chefferie ont parcouru plus de 300 kilomètres pour porter leur plaidoyer auprès du bureau de l’Assemblée provinciale de l’Ituri. Leur objectif : attirer l’attention des autorités sur ce qu’ils décrivent comme une situation devenue « inhumaine » et obtenir une réponse plus forte de l’État.
Une insécurité qui s’installe dans la durée
Selon les délégués, les violences se sont intensifiées depuis mai 2026. Ils avancent un bilan de plus de 200 personnes tuées et environ 300 capturées, ainsi que plusieurs maisons et motos incendiées et des biens emportés.
Ces chiffres avancés lors du plaidoyer doivent toutefois être considérés comme des données déclaratives, en l’absence de confirmation indépendante pour l'ensemble du bilan.
Ils interviennent néanmoins dans un contexte déjà documenté de forte pression sécuritaire. Un monitoring de l’APDEF Mambasa faisait état, entre le 6 mai et le 13 août, de 48 attaques attribuées aux ADF, avec 307 personnes tuées et 103 portées disparues dans cinq groupements des Babila-Babombi.
Depuis, la situation aurait continué à se détériorer. Le 25 août, des sources locales faisaient état de nouvelles attaques attribuées aux ADF dans plusieurs localités, avec notamment la découverte d’au moins 16 corps entre Kalunga et Cicio.
Pour les représentants de la population, la principale interrogation porte désormais sur l’efficacité de la réponse militaire.
« On ne voit pas vraiment des grandes opérations organisées pour traquer ces rebelles », déplore l’un des délégués.
C’est cette perception d’une réponse insuffisante qui les aurait poussés à venir directement interpeller les autorités provinciales.
Les routes, autre source de pression
À la menace armée s’ajoute celle des barrières routières. Les délégués affirment avoir recensé plus de dix barrières sur une distance de moins de 100 kilomètres, où les usagers seraient régulièrement soumis à des demandes d’argent.
Ils citent notamment des barrières attribuées aux militaires, à la police et à différents services de l’État.
Cette question n’est pas nouvelle. Début août, une journée « ville morte » avait déjà été organisée dans plusieurs localités des Babila-Babombi pour dénoncer à la fois les attaques attribuées aux ADF et les tracasseries routières.
Le problème est donc devenu double : la population demande à l’État de la protéger contre les groupes armés, tout en réclamant d’être protégée contre les abus qui peuvent accompagner certains dispositifs de contrôle.
Ebola, une urgence qui se superpose à l'insécurité
La crise sécuritaire intervient alors que la chefferie est également confrontée à l’épidémie d’Ebola, dans la zone de santé de Mandima.
Les délégués dénoncent notamment des insuffisances dans les dispositifs de prévention et de prise en charge, citant l’absence ou l’insuffisance de sacs mortuaires, d’équipes chargées de la gestion des décès et de dispositifs de lavage des mains dans certaines zones.
Ils évoquent également des cas dont les résultats de laboratoire seraient arrivés plusieurs jours après le décès des patients.
Cette inquiétude intervient dans un contexte sanitaire particulièrement tendu à Mambasa. Au 8 août, l’ACP rapportait 18 cas confirmés dans la zone de santé de Mandima, ainsi que plusieurs autres cas dans les zones de santé voisines de Nia-Nia, Mambasa et Lolwa.
À l’échelle nationale, l’Organisation mondiale de la santé décrivait, au 12 août, une épidémie de maladie à virus Ebola en phase de transmission intense, avec 4 665 cas confirmés et 2 184 décès rapportés en RDC.
Quand les crises se renforcent mutuellement
À Babila-Babombi, les trois problèmes; insécurité, difficultés de circulation et urgence sanitaire ne sont pas indépendants.
Les attaques peuvent provoquer le déplacement des populations et limiter l’accès aux centres de santé. Les mauvaises conditions de circulation et les barrières peuvent ensuite compliquer l’acheminement des malades, du personnel et du matériel médical. Dans le même temps, une riposte sanitaire insuffisante peut accroître la vulnérabilité des communautés déjà fragilisées par les violences.
Un rapport sur les déplacements publié en juin indiquait d’ailleurs que les attaques des ADF avaient entraîné, au seul mois de mai, le déplacement de 7 604 ménages dans le territoire de Mambasa, principalement dans la zone de santé de Mandima.
Le plaidoyer des Babila-Babombi comme signal d’alarme
Pour les représentants de la chefferie, leur déplacement à Bunia vise surtout à faire remonter les informations du terrain jusqu’aux institutions provinciales.
Ils estiment que certaines réalités vécues dans les villages seraient insuffisamment prises en compte dans les rapports transmis aux autorités.
Selon leur témoignage, les membres du bureau de l’Assemblée provinciale présents lors de l’échange ont été directement exposés à l’ampleur des difficultés rapportées.
Cette rencontre place désormais les autorités provinciales face à un enjeu concret : transformer l’alerte politique en réponse opérationnelle.
À Babila-Babombi, les populations ne demandent pas seulement davantage de militaires. Elles réclament également la sécurisation des axes, la fin des tracasseries, l’accès aux soins et une riposte sanitaire adaptée aux zones reculées.
L’enjeu dépasse donc désormais la seule lutte contre les ADF : il s’agit de rétablir une présence effective de l’État dans une chefferie où la sécurité, la santé et la mobilité des populations sont simultanément mises à rude épreuve.
Joël Heri Budjo