Alors que les regards restent largement tournés vers les affrontements qui secouent d'autres régions de la partie Est de la République Démocratique du Congo, la province de l'Ituri traverse une crise de plus en plus complexe. Aux violences persistantes des groupes armés s'ajoute une épidémie d'Ebola qui continue de gagner du terrain, créant une urgence humanitaire où les déplacements de populations, l'insécurité alimentaire, la fermeture d'écoles et les difficultés d'accès aux soins se renforcent mutuellement.
Les données compilées par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations-Unies (OCHA) pour le mois de juin 2026 dressent le portrait d'une province où les conflits armés continuent de bouleverser la vie de milliers de familles.
Dans le territoire d'Aru, frontalier du Soudan du Sud, les incursions d'hommes armés présumés se sont multipliées au cours des dernières semaines. Selon les informations recueillies par les acteurs humanitaires, plus de 70 personnes ont été enlevées depuis le mois de mai, dont au moins 25 durant le seul mois de juin dans les villages d'Okabe, Zebhele, Gabhu et Liga.
Au-delà des enlèvements, les attaques ont provoqué des pillages de bétail et de biens civils, tandis que neuf écoles ont été contraintes de fermer, privant près de 3 000 enfants de leur accès à l'éducation. Pour les organisations de protection, cette dégradation sécuritaire accroît la vulnérabilité des communautés déjà fragilisées et complique davantage les interventions humanitaires.
Plus au sud, dans le territoire de Djugu, une accalmie relative observée depuis la mi-juin a permis à environ 34 000 personnes de regagner 18 villages dans les zones de santé de Lita et Nizi. Ce retour constitue un signe encourageant après plusieurs mois de violences.
Mais cette amélioration reste fragile. Les familles retrouvent souvent des habitations détruites, des infrastructures de santé endommagées et des moyens de subsistance anéantis. Dans la zone de santé de Bambu, une évaluation humanitaire a identifié plus de 46 000 personnes déplacées, dont les besoins demeurent particulièrement importants en matière d'abris, de nourriture, d'eau potable, de protection et de soins de santé.
Dans le territoire d'Irumu, les attaques attribuées à des groupes armés dans plusieurs villages de l'aire de santé de Luna/Samboko, en zone de santé de Komanda, ont provoqué le déplacement de près de 14 000 personnes, essentiellement des femmes et des enfants. Malgré une situation relativement calme dans certaines localités, l'accès des organisations humanitaires reste fortement limité par l'insécurité.
Le territoire de Mambasa continue également de subir les conséquences des violences. Les attaques enregistrées entre le 7 et le 9 juin sur l'axe Mbenzu-Makwangi-Bahaha ont entraîné le déplacement de plus de 5 250 personnes vers les aires de santé de Lowa, Tolito et Bahaha. Ces familles vivent dans des conditions précaires, avec un accès insuffisant à l'eau potable, aux abris, à la nourriture et aux soins médicaux.
L'insécurité continue également de peser sur les opérations humanitaires. Le meurtre d'un agent d'une organisation humanitaire locale début juin, suivi de l'assassinat de trois civils dans la zone de santé de Mandima, illustre les risques auxquels sont confrontés les travailleurs humanitaires. Cette situation compromet la continuité de plusieurs interventions essentielles, notamment les activités de lutte contre la maladie à virus Ebola.
L'épidémie continue de progresser
Parallèlement à cette crise sécuritaire, l'Ituri demeure l'épicentre de l'épidémie d'Ebola en République démocratique du Congo.
Au 30 juin 2026, les autorités sanitaires recensaient 1 283 cas confirmés et 366 décès, soit un taux de létalité de 28,5 %. En seulement un mois, 984 nouveaux cas et 320 décès supplémentaires ont été enregistrés, tandis que la maladie s'est propagée à 24 des 36 zones de santé de la province et à neuf nouvelles zones de santé réparties dans cinq territoires.
L'épidémie touche désormais aussi les sites accueillant les personnes déplacées. Selon le Cluster de coordination et de gestion des camps (CCCM), cinq sites hébergeant plus de 320 000 déplacés internes sont affectés par Ebola. Trois décès y ont été enregistrés à la mi-juin.
Les partenaires humanitaires alertent sur les difficultés d'assurer une réponse efficace dans ces sites, où les insuffisances en eau potable, en hygiène et en assainissement favorisent la propagation du virus. À ces défis s'ajoutent la désinformation, la méfiance envers les structures sanitaires et les contraintes sécuritaires qui compliquent la détection rapide des cas.
Une urgence humanitaire qui se superpose aux crises sécuritaires
Pour les organisations humanitaires, l'Ituri fait aujourd'hui face à une crise multidimensionnelle. Les violences armées provoquent des déplacements massifs, qui accentuent la vulnérabilité des populations et compliquent la riposte contre Ebola. Dans plusieurs localités, les familles déplacées vivent dans des conditions précaires, avec un accès limité aux soins de santé, à l'eau potable, à l'alimentation et à l'éducation.
Malgré les efforts des autorités congolaises, soutenues par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), Africa CDC et les partenaires humanitaires, les besoins continuent de dépasser les capacités de réponse. Les contraintes logistiques, le manque de financements et l'insécurité persistante limitent les interventions sur le terrain.
À mesure que les combats se poursuivent dans certaines zones et que l'épidémie progresse dans d'autres, l'Ituri apparaît plus que jamais confrontée à une double crise, où l'urgence sécuritaire et l'urgence sanitaire se nourrissent mutuellement, plaçant des centaines de milliers de civils au cœur d'une catastrophe humanitaire qui peine encore à mobiliser l'attention internationale.
Joël Heri Budjo