Le football offre parfois des images qui dépassent largement le cadre du sport. À Goma, ville sous contrôle de l'AFC/M23, les célébrations suscitées par le parcours historique des Léopards à la Coupe du monde 2026 ont pris une dimension politique inattendue. Les scènes de liesse populaire accompagnées de chants « Fatshi Béton », slogan associé au président Félix Tshisekedi, alimentent aujourd'hui un débat bien au-delà des frontières de la République Démocratique du Congo.
Depuis le début du Mondial, les Congolais vivent un moment inédit. Cinquante-deux ans après la première participation de la RDC à une Coupe du monde en 1974, les Léopards écrivent une nouvelle page de leur histoire en rassemblant derrière eux une nation profondément marquée par des années de conflit.
Mais c'est à Goma que les images ont le plus surpris. Dans cette ville passée sous contrôle rebelle, des centaines d'habitants sont descendus dans les rues après le match nul historique contre le Portugal, puis à nouveau après la qualification des Léopards pour les seizièmes de finale. Les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent une foule célébrant la sélection nationale tout en scandant « Fatshi Béton ».
Dans le contexte actuel, ces images interpellent. Elles interviennent dans une ville où les manifestations publiques de soutien au chef de l'État sont rarement visibles depuis l'installation de l'administration rebelle.
Pour plusieurs habitants joints sur place, ces célébrations traduisent avant tout un attachement au drapeau Congolais.
« Depuis que je suis né à Goma, j'ai grandi avec des Tutsi, des Hutu, des Nande, des Kumu et d'autres communautés. Nous n'avons jamais vécu le tribalisme comme on le présente aujourd'hui. Pendant les célébrations des Léopards, nous étions tous ensemble. Nous étions un seul peuple et sans connotations tribales », confie un habitant de Goma.
Selon lui, les divisions communautaires souvent évoquées pour expliquer la crise ne reflètent pas nécessairement le quotidien de la population.
« Ceux qui s'autoexcluent sont victimes de leurs propres attitudes et intoxication de leurs leaders communautaires », a-t-il ajouté dans la foulée.
Pour certains analystes, les scènes observées à Goma illustrent une forme de résilience nationale. Le football deviendrait alors un espace où les appartenances politiques ou militaires s'effacent momentanément derrière le sentiment d'être Congolais.
D'autres observateurs restent toutefois prudents. Ils estiment qu'il serait excessif de tirer des conclusions générales sur l'opinion de toute une population à partir de célébrations sportives, aussi spectaculaires soient-elles. Les motivations des participants peuvent être diverses et ne traduisent pas nécessairement une position politique homogène.
Quoi qu'il en soit, ces images rappellent que le conflit dans l'Est n'a pas effacé le sentiment d'appartenance nationale chez une partie de la population vivant dans les territoires sous contrôle rebelle. Les performances des Léopards semblent avoir créé un rare moment de communion, où le football est devenu un langage commun transcendant les lignes de front.
Au-delà des résultats sportifs, la Coupe du monde 2026 révèle ainsi une autre réalité : celle d'une nation qui continue de chercher des symboles d'unité malgré la guerre. Les célébrations de Goma, qu'elles soient interprétées comme un acte de patriotisme, un geste de courage ou simplement comme l'expression d'une joie populaire, témoignent de la capacité du sport à raviver le sentiment national dans les contextes les plus complexes.
Dans un pays confronté depuis des décennies aux violences armées, les Léopards n'offrent pas seulement des victoires sur le terrain. Ils rappellent, le temps d'un match, qu'au-delà des divisions politiques et militaires, le maillot national demeure l'un des rares symboles capables de rassembler des Congolais de tous horizons.
Rédaction