Deux jours après le bouclage du site de déplacés de Kigonze, à Bunia, le calme revient progressivement, mais les interrogations demeurent sur les circonstances de l’opération menée le 20 septembre. Des morts sont signalés, plusieurs déplacés ont quitté le site et des appels à une enquête indépendante sont lancés, alors que la présence éventuelle d’hommes armés dans cet espace humanitaire alimente les préoccupations sécuritaires.
Des tirs entendus dès les premières heures du dimanche avaient semé la panique dans plusieurs quartiers périphériques de Bunia, notamment à Mudzipela, Bigo, Bakei et Kolomani, ainsi qu’aux abords du site de Kigonze. Le député provincial Floribert Byaruhanga Semire, qui affirme s’être rendu sur place entre midi et 13 heures, rapporte avoir constaté une situation tendue et demande que les circonstances des incidents soient établies.
Selon cet élu, des éléments de la 32e région militaire étaient déployés vers Kolomani et sur l’axe menant au site de Kigonze. L’opération aurait été déclenchée à la suite de renseignements faisant état d’une possible infiltration d’hommes armés dans le site.
Floribert Byaruhanga affirme toutefois que l’intervention aurait été suivie de morts, de déplacements de populations et d’incidents impliquant des éléments des forces de sécurité. Il évoque également des « petites exactions » contre certains passants.
« Il y a eu mort d’hommes, il y a eu même des personnes qui se sont déplacées », rapporte-t-il.
Une enquête réclamée
Face à ces accusations, le député provincial appelle à une enquête indépendante afin de déterminer les circonstances exactes des événements et les éventuelles responsabilités. Il souhaite notamment que l’auditorat militaire documente les faits et que la MONUSCO puisse contribuer à l’établissement des responsabilités.
« Quand il y a un bouclage, le bouclage doit être légal, mais quand même, l’armée et les services de sécurité doivent être professionnels », insiste Floribert Byaruhanga.
L’élu rappelle par ailleurs que Kigonze accueille des personnes particulièrement vulnérables, notamment des enfants, des femmes enceintes, des personnes âgées et des malades. Il appelle les autorités à éviter que les sites de déplacés soient assimilés à des bases d’hommes armés.
Le site se vide, avant un retour progressif
Mardi 22 septembre, la situation était plus calme à Kigonze. Certains déplacés ont commencé à regagner le site après l’avoir quitté la veille à la suite de la panique provoquée par l’opération. Une partie d’entre eux reste cependant dans les quartiers environnants, craignant encore pour sa sécurité. La MONUSCO assure désormais une présence renforcée dans le site et poursuit ses activités de suivi et de sensibilisation auprès des déplacés.
Pour l’Association des déplacés et victimes de guerre en Ituri (ADVG), le bouclage pouvait répondre à un impératif sécuritaire, mais son déroulement est contesté. L’organisation déplore notamment ce qu’elle considère comme un manque de professionnalisme de certains agents de sécurité. Son chargé de communication, Olivier Bavi Karba, soutient le principe de la sécurisation du site tout en appelant les services concernés à agir dans le respect des civils et de leur dignité.
La société civile, coordination provinciale de l’Ituri, condamne également les bavures rapportées lors de l’opération. Son coordonnateur intérimaire, Jean-Marie Ezadri, rappelle le caractère humanitaire des sites de déplacés et appelle les autorités à garantir leur protection lors des opérations sécuritaires.
La MONUSCO appelle à ne pas accueillir d’hommes armés
Ces incidents interviennent alors que la MONUSCO appelle les communautés déplacées à ne pas accueillir de personnes armées dans leurs sites. Lundi 21 septembre, à l’occasion de la Journée internationale de la paix, Josia Obat, chef du bureau de la MONUSCO en Ituri, a appelé les déplacés à la vigilance. Selon lui, la présence d’hommes armés dans les sites peut accroître les risques pour l’ensemble des civils qui y vivent, notamment lors d’opérations menées par les forces de défense et de sécurité.
La mission onusienne affirme avoir renforcé son suivi de la situation dans les sites concernés et poursuivre les activités de sensibilisation auprès des communautés déplacées. Cet appel intervient dans un contexte marqué par la présence de groupes armés et les déplacements massifs de populations en Ituri. Il remet au centre du débat la nécessité de préserver le caractère civil et humanitaire des sites tout en assurant la sécurité de leurs occupants.
Bazaiba à Bunia pour l’aide et le retour volontaire
Dans ce contexte, la ministre d’État en charge des Affaires sociales, Actions humanitaires et Solidarité nationale, Ève Bazaiba, est arrivée à Bunia. Sa mission comporte deux volets, selon son annonce : apporter une assistance humanitaire d’urgence aux déplacés internes et lancer le processus administratif d’identification des personnes volontaires au retour dans leurs milieux d’origine.
Cette démarche intervient alors que plusieurs déplacés restent exposés à l’insécurité et aux conditions difficiles de vie dans les sites et dans les communautés d’accueil. Le retour envisagé doit toutefois s’inscrire dans un cadre volontaire et sécurisé, alors que les acteurs locaux appellent parallèlement à la sécurisation des zones d’origine, particulièrement dans le territoire de Djugu.
Un bilan encore non établi
À ce stade, les autorités sécuritaires n’ont pas encore rendu public un bilan détaillé de l’opération de Kigonze ni répondu publiquement aux accusations d’exactions rapportées par le député et les organisations locales.
Le nombre exact de victimes et les circonstances précises des décès évoqués restent donc à établir. Au-delà du bouclage du 20 septembre, l’épisode pose une double question : comment répondre aux éventuelles menaces sécuritaires dans les sites de déplacés sans exposer davantage leurs occupants, et comment garantir le caractère civil et humanitaire de ces espaces ?
À Kigonze, le retour progressif de certains déplacés contraste encore avec la prudence de ceux qui préfèrent rester à l’extérieur. Une clarification des faits et des responsabilités apparaît désormais comme un enjeu majeur pour restaurer la confiance des populations concernées.
Joël Heri Budjo